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Aucun
lieu n'est plus cher à l'homme que le coin de terre où
le hasard de la naissance l'avait placé. Le charme d'Annaba,
baptisée successivement Hippone l'antique, Bouna l'arabo-ottomane
et enfin Bône la française, vient incontestablement
de sa situation géographique et de son merveilleux cadre
naturel. Elle doit sa grâce et sa beauté à
l'éclatante lumière de son ciel, aux courbes harmonieuses
de son golf, à l'immensité de ses plaines irriguées
par l'oued Seybouse, à ses superbes plages et calanques,
à sa verte compagne, à son massif forestier de l'Edough
et enfin à la réserve naturelle d'El Kala. De tout
temps, explorateurs et visiteurs ne manquèrent pas d'admirer
et de vanter sa beauté. A ses enfants qui ont dû
la quitter, elle entretient d'incurables nostalgies.
Mais de nos jours la ville et sa proche banlieue offrent une réalité
bien plus amère et moins idyllique. Sa marque d'élégance
qui faisait sa réputation d'antan disparaît peu à
peu sous la poussée anarchique des lotissements sordides
et inélégants. Des lieux pleins de poésies,
où ma jeunesse insouciante s'était écoulée
ont quasiment disparu. Les chemins jadis bordés d'eucalyptus
ombreux et d'olivier séculaires qui nous emmenaient rapidement
en pleine nature ou encore vers la mer toute proche, ne sont,
hélas, plus que des rues caillouteuses pleines de soleil
et de circulation. L'agitation trépidante et l'essor de
la démographie ont saigné à blanc la ville.
La loi de l'urbanisme est quasi inexistante. On construit à
la hâte, n'importe où et n'importe comment, sans
plan d'ensemble, sans souci d'homogénéité
et d'esthétique. L'harmonie, le confort et la propreté
ne sont plus une préoccupation majeure, voire pas un besoin
vital. En outre, la paupérisation rampante et les années
de terrorisme ont transformé la ville en un gigantesque
centre urbain en bute à une délinquance de plus
en plus envahissante.
Bien entendu, on ne peut nier le besoin de la ville en matière
de logement et d'infrastructures inhérentes à l'habitat
mais faut-il pour autant que leurs réalisations se fassent
au détriment de l'environnement et des espaces vitaux ?
Autres préoccupation d'ordre écologique : durant
la grande période estivale, la ville reçoit des
centaines de milliers de touristes venus de l'intérieur
du pays. Un tel flux touristique laisse forcément des traces
indélébiles sur l'environnement qui se dégrade
d'année en année. Les gestes écologiques
les plus élémentaires sont totalement ignorées.
Des sites, jadis vierges et sauvages, sont chaque été
transformés en de véritables dépotoirs ménagers,
dont les détritus sont dispersés au gré du
vent dans la nature. Le tourisme est loin d'être une industrie
en Algérie certes. Mais cela ne saurait tarder. Des kilomètres
de littoral sauvage, qui devraient être classés zones
inconstructibles, sont déjà convoités par
des leaders mondiaux de l'hôtellerie, dont la préoccupation
majeure ne sera certainement pas le respect de l'environnement.
A El Kala par exemple, comment peut-on expliquer que dans un PARC
NATIONAL d'importance internationale l'Etat puisse autoriser l'aménagement
de sites jouissants d'une haute valeur écologique et archéologique
en "zone d'extension touristique" ?!
Quant aux vestiges historiques, qui représentent l'âme
et la mémoire d'une région, tels que la Vieille Ville,
des édifices coloniaux, certains cimetières et mausolées,
des fortins et autres monuments mégalithiques sont livrés
à la nature et aux maraudeurs. Même les ruines de l'honorable Hippone,
délaissées depuis une décennie, sont gravement
menacées par les eaux, la végétation et,
plus dramatique encore, par le vandalisme. Des pièces majeures
et uniques ont en effet disparu du site archéologique.
Sur la colline "sacrée", celle du la divinité Baal Hamon
des Phéniciens et celle de la maraboute Lella Bouna des
musulmans, se dresse l'imposante Basilique Saint Augustin des
chrétiens. Cet édifice au style arabo-bizantin, qui, de
la haute mer et de la plaine attire tous les regards, est resté
figé et silencieux à jamais. L'Etat devrait exploiter ce
patrimoine universel dans lequel est conservée la relique du Saint
homme Berbère (cubitus droit) et en faire un véritable
pôle touristique de dimension internationale. Aussi, il
serait opportun de doter la ville de moyens à la mesure
de l'aura dont la Basilique jouit auprès de millions de
chrétiens et aussi des Algériens qui commencent
à peine à la découvrir et à s'en éprendre.
Autre monument qui a complètement disparu de la mémoire
collective des habitants : la Qasba. La citadelle, qui, autrefois,
constituait une forteresse suffisamment autonome et capable de
résister au siège de la citée, même
après la chute de celle-ci, est de nos jours réduite
à un fantastique champ de ruine malfamé. Les autorités
n'ont rien trouvé de mieux que d'accorder un permis de
construire, ou plutôt, un permis de détruire, à
un "Baron" pour réaliser un "complexe touristique",
semble-t-il, au cur même de la citadelle ! Les travaux
sont pour le moment interrompus et abandonnés
sur place, dénaturant ainsi de plus en plus la physionomie
de la forteresse chargée de sept siècles d'histoire.
Les pouvoirs publics, au lieu d'encourager de tels sacrilèges,
devraient restaurer la Qasba et, pourquoi pas, la reconvertir
en un musée évoquant la période médiévale
arabo-ottomane de la ville. Le seul monument qui fait l'objet
d'attention et d'entretien est la doyenne des mosquées
d'Annaba qui aura échappé aux vicissitudes du temps
et des hommes : la mosquée millénaire d'Abou Marwane,
située sur le point le plus élevé de la Vieille
Ville.
Ne pas évoquer cette regrettable réalité c'est cautionner ce vandalisme
social, culturel et écologique.
En attendant des jours meilleurs, je vous invite à découvrir ou
à redécouvrir la cité plusieurs fois millénaires, qui malgré tout,
tente de conserver son cachet de "Bône la coquette".
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